Lettre ouverte de Jean-Michel Bérégovoy au Président de la République

Monsieur le Président de la République,

Jean-Michel Bérégovoy

En ce lendemain du 1er mai qui, au-delà de la traditionnelle fête du travail, marquera cette année les 20 ans de la mort de Pierre Bérégovoy et à quelques jours du premier anniversaire de votre accession aux plus hautes responsabilités de l’Etat, je me permets de vous écrire afin de vous faire part de ma déception quant à la politique que vous menez depuis près de 12 mois.

C’est une déception profonde qui s’additionne à celle que je ressens depuis plus de 25 ans, elle s’est installée tout au long de ces années qui ont vu la longue dérive de la gauche de gouvernement vers un social libéralisme qui n’a jamais été en mesure d’apporter des solutions concrètes à la crise systémique que nous subissons depuis la fin des 30 glorieuses.

Cette voie n’est ni celle du progrès, ni de la croissance et encore moins celle de la justice sociale. Loin d’apaiser la société, elle exacerbe les passions et renforce les replis identitaires.

Combien de fois les a-t-on entendus, toutes celles et tous ceux qui nous expliquent inlassablement que les déficits d’aujourd’hui sont préjudiciables aux générations futures. Si cette question est sensible et doit être traitée avec sérieux, faisons attention que le remède ne tue pas le malade.

Depuis 30 ans, la gauche a été au pouvoir plus de 15 ans et les inégalités n’ont pas reculées ; pire le nombre de nos compatriotes vivant sous le seuil de pauvreté a explosé depuis un quart de siècle.

La gauche n’est pas la seule responsable de cette situation, c’est évident, mais être en responsabilité doit nous engager résolument dans ce combat.

Une question se pose ; sommes-nous aujourd’hui sur le bon chemin, celui du cœur et de la fraternité que voulaient déjà retrouver les socialistes en 1987 lors du congrès de Lille lorsque, après la défaite de 1986, ils faisaient leur inventaire idéologique. J’étais alors l’un d’entre eux et je défendais la notion de contrat social aux côtés de Jean Poperen, cette idée qui associe le renforcement des droits des salariés à l’ambition de redonner un souffle nouveau à l’économie réelle, celle des vrais entrepreneurs.

Et pourtant que de renoncements et de déceptions depuis cette époque. Je suis instituteur en zone d’Education Prioritaire sur les Hauts de Rouen, dans un quartier où l’on s’est plus intéressé aux bâtiments et à leur rénovation qu’aux femmes et aux hommes qui y vivent. Ecoutons, écoutez Monsieur le Président ce qu’ils disent aujourd’hui, le cri sourd et peut-être inaudible depuis Paris, celui d’une colère qui s’étend au rythme d’un désespoir qui grandit sans cesse. Vous avez le devoir d’agir, de prendre des décisions, de donner un cap et de l’espérance.

Dans ma région, nous avons l’usine Pétroplus qui va cesser son activité alors même qu’une banque publique d’investissements a été créée par le gouvernement. Ce sont des centaines de travailleurs et au-delà, des familles entières qui se sont mobilisées pendant plus de 18 mois qui vont rester sur le carreau parce que nous n’avons pas été capables de les soutenir et de croire en leur projet industriel, un projet alternatif qui inscrivait le développement durable au cœur des enjeux industriels de l’entreprise. Comment ces femmes et ces hommes ne peuvent-ils pas se sentir trahis lorsque le gouvernement accorde à la Shell l’autorisation d’exploiter des gisements de pétrole au large de la Guyane sans exiger de cette entreprise qu’elle prenne ses responsabilités sur la période très longue durant laquelle elle possédait le site de Pétroplus. Elle a une double responsabilité : responsabilité sociale vis à vis des salariés de la raffinerie et responsabilité environnementale face à un site dont la dépollution sera excessivement coûteuse.

De la Lorraine à la Normandie, des ateliers Peugeot d’Aulnay à ceux de GoodYear à Amiens où les ouvriers se sont vus refuser leur projet de reprise de l’usine en Scop, nous donnons l’impression de renoncer devant la finance au nom d’une austérité qui nous mène dans le mur, au nom surtout de règles stupides et inefficaces qui ont été dictées par des technocrates depuis trop longtemps déconnectés des réalités sociales. Tout cela a conduit à mettre en place des politiques rejetées par les peuples mais aussi décriées par certaines institutions et non des moindres ; le FMI, à l’instar des Etats-Unis commence à critiquer l’instauration systématique de politiques de rigueur.

Je suis un militant écologiste. Elu adjoint en 2008, j’ai rendu ma délégation en dénonçant alors les méthodes insupportables de certains de vos camarades au sein de la Ville de Rouen. Vous aviez promis une république exemplaire et une nouvelle méthode de gouvernance, elles tardent toutes  deux à venir. Et pourtant c’est fondamental. Nous devons sortir des calculs partisans, des petits arrangements politiques, il faut ouvrir les portes, les fenêtres, aérer notre démocratie au risque qu’elle ne périsse étouffer dans la crise que nous vivons.

Et quel paradoxe, Monsieur le Président, vous êtes venus à Florange et à Petit Couronne lors de votre campagne électorale apporter votre soutien aux travailleurs de la sidérurgie et du raffinage, avec les résultats que l’on connait désormais.

Dans un même élan, vous aviez promis très – d’aucun dirait trop – modestement de limiter la part du nucléaire dans la politique énergétique de la France. Là aussi, rien n’avance. La centrale de Fessenheim qui pourtant, chacun le sait, représente un réel danger, poursuit son activité ; EDF continuant même à investir sur le site. Là encore quelle déconvenue.

Les transitions énergétiques et écologiques de notre économie représentent des gisements d’emplois importants mais sont aussi source de création de richesses. Observons l’exemple de la commune de Montdidier en Picardie qui a fait le choix d’énergies renouvelables (éoliens et solaire) en régie et dont le budget est excédentaire dès 2013.

On le sent bien, il faut changer de cap, reprendre le chemin d’une politique qui rassemble, il faut réorienter nos politiques publiques.

Il y a 20 ans, Pierre Bérégovoy mettait fin à ses jours. Notre famille a souffert de ne pas comprendre ce qui s’était passé en ce jour hautement symbolique pour la gauche et le monde du travail. Lors des obsèques de mon oncle, le 5 mai 1993, le Président Mitterrand finissait lui-même son discours par les mots suivants ; « je cherche à comprendre ». Comment un homme qui avait incarné la réussite celle de l’ascension sociale et politique avait pu en arriver là. Pierre Bérégovoy représentait tout cela à la fois l’abnégation et la force, le courage et l’habilité mais aussi malheureusement le dogme de la rigueur et un monde des affaires qui s’était introduit dans les sphères de l’état.

Nous avons tous souffert de sa disparation. Cette souffrance partagée à l’époque par des milliers, des millions d’hommes et de femmes à travers le pays.

Encore aujourd’hui, je reçois quotidiennement des témoignages d’amitié et de respect.

Cette tragédie inscrite de façon indélébile dans notre histoire, celle de la gauche, celle de la France m’a permis de prendre du recul depuis toutes ces années et de réfléchir à nos actions collectives et personnelles.

Je me permets donc de vous écrire cette lettre pour demander cet élan, ce changement promis. Nous ne sommes pas seulement la 5ème puissance économique, nous sommes la France des Lumières, celle de Rousseau et de Diderot, celle de Jaurès, celle de toutes celles et tous ceux qui luttent et ne se résignent pas. Cette France qui ose, qui se bat et qui a su dans son histoire allumer la flamme de la liberté, repère pour un monde en mutation.

C’est cette France que vous devez continuer à construire, celles des générations futures bien sûr, mais celle surtout de ceux qui ne peuvent plus attendre et pour qui le changement est une question de survie.

La France peut impulser, proposer un modèle nouveau en Europe et à travers la planète.

Monsieur Le Président, soyez le leader du changement vrai, soyez un leader pour le 21ème siècle.

Veuillez accepter, Monsieur Le Président de la République, l’expression de mes salutations fraternelles et citoyennes.

 

 

Jean-Michel Bérégovoy